Quelle(s) posture(s) adopter face à la nuance ?
Devrait-on apprécier une oeuvre, quelle qu'elle soit et quel que soit son support, à l'aune des nuances qu'elle décline ou des jugements "nuancés" qu'elle provoque ? L'instigation vidéographique ici présentée se propose d'interroger le vocabulaire foisonnant de la nuance dans ses différentes acceptions. Nous avons affaire à des "blocs", des tranches coupées au vif, en lesquels s'origine une approche critique de la thématique, à chaque fois différente - pour ne pas dire divergente.
Etre "nuancé", déployer les nuances, La Nuance : tous ces termes ou expressions ici investis permettront en réalité de laisser le spectateur dans une profonde perplexité : la nuance est-elle une attitude noble créatrice de sens, salutaire pour celui qui crée comme pour celui qui observe ou bien n'est-elle qu'une imposture à démasquer ? Impossible nuance ?

Tristan Senet


 

La citation est toujours sincère

La citation est toujours sincère.
Elle est clairement énoncée, revendiquée, assurée, louée !
et donc, de ce fait, complètement légitime et légitimée par l'attitude qui y préside.
La citation est le luxe du grand lecteur.
Le droit d'auteur :
Quand je filme, je me cite moi même -
La citation est naturelle - humaine - profondément humaine.
Quand je cite, je n'utilise pas, je rend hommage. Je remercie.
Bref la citation est une fin en soi, elle n'est pas un moyen au service d'autre chose sinon d'elle même, de sa visibilité.
Rendre visible les citations, les éclairer, les interpréter, les malmener aussi. C'est le travail de l'auteur !
Envahir ce qui existe, le retravailler, pour le magnifier ou le critiquer, à sa manière -

Tristan Senet - Janvier 2012


 

La Nuance des blocs

« Rien de trop ! ». Cette fameuse devise inscrite au fronton du temple de Delphes invite – ou plutôt oblige – à la modération et à la nuance. La démesure barbare est ici visée comme l'attitude à fuir, absolument. Abstenons-nous des jugements et des pratiques démesurées. Seul le goût et l'art de la nuance – en toutes choses – insuffleraient dans notre âme la vertu et la sérénité tant recherchées par les Grecs.
Or, en cette affaire – ne cachons ni nos yeux ni ne bouchons nos oreilles – cet idéal subsiste aujourd'hui encore. Pour s'en convaincre, il suffit de penser à ces injonctions réprobatrices que l'on reçoit ou que l'on profère : Sois nuancé ! Tu manques de nuance ! Comme si une opinion, une production picturale, une posture quelle qu'elle soit, devaient s'affranchir d'une absence de nuances pour gagner en valeur. Comme si un avis ou une oeuvre tranchés manquaient de quelque chose.
En même temps, et de façon étonnante, la nuance est ce qui précisément tient compte des différences et des tonalités diverses. Se faisant, elle se complexifie et donne parfois – souvent – lieu à un catalogue pour le moins hétéroclite de sentences, qui, mises bout à bout, offre un curieux spectacle de conjectures divergentes … sans nuance.

Ces réflexions sur ce que peut bien être la nuance ont été le terreau des « blocs » qui nous sont donnés à voir.
T. Senet, le vidéaste, et Ph. Manière, le peintre ont composé à quatre mains une étrange mélodie qui interroge : n'y aurait-il pas au sein de la nuance une démesure que nous ne pouvons ignorer et qu'il faudrait démasquer ? L'assise, le socle de la nuance seraient si mouvants qu'on ne la trouverait point là où on nous dit pourtant qu'elle est. La nuance souffre donc d'une terrible ambiguïté que l'investigation vidéographique ici présentée investit pour la pointer du doigt. La nuance serait une valeur par défaut. Pour le manifester, le choix de « blocs » – des tranches coupées à vif – s'est imposé. Au travers de sept blocs en lesquels s'originent les cogitations couplées des deux artistes, l'imposture de la nuance est mise à nue. Certainement et avant tout celle de l'amateur ou du critique d'art qui, sous couvert de compétence, produit un curieux discours. Mais aussi celle du théologien, celle du philosophe – on reconnaîtra dans la proposition proférée par une voix professorale douce et nuancée la pensée d'un certain Calliclès bien connu pour sa posture politique tyrannique –, celle du peintre bien sûr. Les autorités sont ici indexées. Quand la nuance s'érige en absolu, l'idéologie n'est jamais bien loin.
Paradoxalement, c'est au sein de deux blocs – le bloc 4 ou interlude et le bloc 6 – qui apparaissent pourtant les plus démesurés, que la nuance naît, point, et se laisse deviner presque malgré elle. Le quatrième bloc nous donne à voir un homme s'enroulant sans fin dans un circuit rouillé : on pressentira sous la violence physique du geste la fine métamorphose de la chrysalide en papillon. Quant à l'usine des APO boulonnaise du bloc six, elle s'écroule « d'un bloc », certes, mais part en fumée en déployant avec délicatesse un nuancier qu'on n'attendait pas.

Etre nuancé, les nuances, La nuance : tous ces termes sont ici investis au sein d'une gamme à sept notes, corrosive et insolite, qui ne manque pourtant pas d'humour. Cette composition dissonante permet in fine de nous laisser, nous spectateurs, dans une profonde perplexité qu'on dira salvatrice : impossible nuance ou quand la nuance débloque.

Pascaline Turpin - Février 2012


 

BSB2012

La problématique retenue pour 2012 tourne autour de la nuance,
notion clef de la critique, sous le titre : « Les gammes et les –ons
« , avec un jeu sur les variations, les déclinaisons et autres
commentaires. En matière de critique, il est préférable d’avoir le
mot juste plutôt que la formule qui fonctionne. Entre le mot
d’esprit, le witz de salon et la précision scientifique, parfois un peu
molle ou terne, le choix du critique doit aller malgré tout vers ce
dernier. La nuance n’est-elle pas de la même famille que la
critique et que son écriture ? Lorsque Sainte-Beuve disait être
critique en poète, ne donnait-il pas à entendre un facteur commun,
un mouvement naturel entre la création d’une oeuvre et l’écriture
de son commentaire ? Le critique se doit-il d’être un créateur pour
que l’expression de son jugement soit en phase avec l’oeuvre
commentée ? A partir de quand, justement, la singularité du
créateur ne prend-elle pas le pas sur l’expression de son
jugement ? La critique est-elle elle-même une oeuvre, un risque
d’imposer une grille, une lorgnette, sur tout oeuvre qui ne sortirait
pas d’elle ? En s’intéressant au détail, à la nuance, le risque n’estil
pas aussi celui d’une variation qui, de fait, perdrait toute
pertinence parce qu’elle perd de vue son enjeu de lecture vers des
lecteurs ? Lorsque la nuance d’une lecture écrite devient variation,
ne prend-elle pas le chemin de toute oeuvre, s’inscrivant dans un
sillage, une histoire, une culture ? Avouant son point de départ,
elle devient elle-même hommage, admiration – et texte nouveau
qui ˆ son tour peut en engendrer d’autres. La critique respecte
alors son rôle de passeur.
La nuance pour autant travaille sur le sensible de la langue, sur ses
évolutions. En poète, donc, le critique doit poser sans cesse la
question de l’acception juste, de ce qu’elle fut et de ce qu’elle
devient. Elle doit également sensibiliser l’autre lecteur à cette
dimension du langage, aux profondeurs du tissu textuel – et
développer la sensibilité du récepteur. Ce sont en tout cas les
pistes que nous allons tâcher d’explorer, du 15 au 21 mars 2012.

Pierrick Maelstaf